L’impact économique des entreprises sociales : première quantification et implications

Après avoir abordé des thématiques liées à la vie quotidienne lors des derniers articles, je me concentre ce mois-ci sur une thématique plus pointue. Si certain-e-s d’entre vous ont des questions ou souhaitent recevoir des précisions, n’hésitez pas à me contacter.

Vous savez peut-être que j’ai intégré la Maison Notman il y a peu avec mon entreprise sociale pour mieux répondre aux besoins des entrepreneurs sociaux grâce au web. Ainsi donc récemment @ Notman, lors d’une discussion, je me suis prise au jeu de la pause-café/blabla-à-rallonge avec un nouveau collègue. En lui expliquant mon projet, je me suis rapidement aperçue que mon interlocuteur était complètement (sans jeu de mots) interloqué par le sujet des entreprises sociales.

Premièrement, il ne connaissait pas ce secteur d’activité. Ceci est d’ailleurs une confirmation supplémentaire de l’utilité de ce blog pour faire découvrir les thèmes et informations reliés au secteur. Deuxièmement, il pensait qu’une organisation se définissant comme “sociale”, ne pouvait se définir dans le même temps avec les termes “économie” ou “entrepreneuriat”. En caricaturant sa pensée, pour lui, on fait donc du social pour du social. L’économie reste avec l’économie. Et surtout, les deux ne se mêlent pas (voire jamais) ! Il faut dire que j’ai souvent (trop souvent !) entendu cela. Les personnes séparent l’économique du social (tout comme l’entrepreneuriat du social), simplement parce que cela leur paraît évident, étant donné qu’ils ne connaissent que peu ou pas les entreprises sociales. Un des mythes qui en découle est que les entreprises sociales ne participent pas à la vie économique, ne sont pas concurrentielles sur un marché et ne produisent pas de valeur (ajoutée). Et souvent ce mythe insinue que le cas échéant, si valeur ajoutée il y a, ce ne sont pas de vraies entreprises sociales, mais des entreprises tout court… On en est pourtant bien loin !

Comme pour défier ce mythe qui a la vie dure, l’un des slogans phares du Chantier de l’Économie Sociale est justement “Ça parle d’argent et de valeurs humaines”. Je me situe dans ce courant en pensant que l’économique et le social considérés de pair permettront de jeter les bases d’une nouvelle économie et d’un système social renouvelé. Il y a ainsi ces deux poids, deux mesures dans la question des entreprises sociales : La démarche d’affaires du secteur vise à insérer l’organisation à la fois dans son tissu social, mais aussi dans son tissu économique, que ce soit au niveau local, national et parfois même international. Avec une telle démarche, bien souvent, au contraire des croyances populaires, les impacts économiques sont bien réels.

Le problème était que jusqu’à récemment, rien d’officiel (pour le grand public !) venait étayer ces thèses. Et voilà qu’une étude traitant du sujet a récemment été publiée en bénéficiant d’un buzz incroyable auprès des praticiens et penseurs du domaine et surtout au-delà. En effet, McKinsey & Company, le grand et renommé cabinet de conseil, a mené une analyse quantitative sur l’activité de 10 entrepreneurs sociaux parrainés par Ashoka France. Ces 10 entreprises sociales exercent dans divers champs d’action, notamment l’insertion économique, l’emploi, le logement, la lutte contre la dépendance, etc… L’étude a ainsi réussi à englober une grande diversité d’entreprises sociales (pour réaliser un portrait fidèle de la diversité que l’on retrouve dans le secteur), tout en calculant avec précision l’argent investi dans ces projets, et particulièrement, en calculant la différence entre l’argent public investi et les coûts évités pour la collectivité. Ceux qui pensent que le social coûte (trop) cher seraient bien surpris !

Les résultats montrent : 1) que l’activité des entrepreneurs sociaux permet systématiquement à la collectivité d’économiser plus d’argent que ce que cela ne lui coûte : le retour sur investissement de l’argent public est positif. 2) que le potentiel de réplication de chaque projet est très important et que les volumes d’économies pouvant potentiellement être générées par l’ensemble des acteurs du secteur permettrait de résorber une partie des déficits publics. 3) que cet impact économique va de pair avec des bénéfices qualitatifs (âge de la dépendance repoussé, apaisement social, meilleure santé des moins favorisés) et que certains entrepreneurs sociaux ont un impact grandissant sur les politiques publiques. [Source Ressources Solidaires]

Tout à coup, grâce à cette étude, les entreprises sociales sont propulsées au devant de la scène et montrent combien elles apportent des réponses aux problématiques collectives que l’État n’arrive plus (et cela depuis longtemps !) à gérer seul, tout en ne représentant pas un poids pour la société. En temps de crise, ça n’a (presque !) pas de prix ! Avec un tel bilan, plusieurs implications m’apparaissent  évidentes.

Premièrement, l’étude incite à intensifier les investissements destinés à développer le secteur de l’entrepreneuriat social et ainsi obtenir un retour sur investissement plus conséquent, autant au niveau économique que social. Car en montrant que l’argent investi rapporte systématiquement à une collectivité au niveau économique, cela signifie qu’au niveau social (pour un même montant) l’impact est aussi plus élevé… un sérieux coup de pression pour la lourde machine étatique qui peine parfois à rentabiliser socialement ses actions.

Les résultats de l’étude inspirent également à favoriser l’apprentissage autour de la constante innovation sociale que ces entrepreneurs produisent à chaque fois que leurs solutions alternatives prouvent qu’elles fonctionnent. Cela a toujours été la principale valeur ajoutée du secteur et il serait temps de regarder un peu plus de ce côté de l’économie ou du social (c’est vous qui choisissez !) pour apprendre de leurs meilleures pratiques. L’innovation sociale créée peut devenir un modèle que l’on peut au choix systématiser une fois que la solution alternative innovante a bien été éprouvée, ou alors, adapter selon les situations si cette solution est de nature à rester en constant mouvement/adaptation ou si elle est prévue pour s’intégrer à un autre contexte, pays, etc…

La troisième implication de cette étude est que l’entrepreneuriat social doit devenir une piste de réflexion/action courante  lorsqu’il s’agit de repenser/donner des réponses aux grands enjeux collectifs. Pour cela, tous les acteurs, que ce soit l’État, le tiers-secteur et le privé, doivent s’engager dans la promotion et la mise-à-disposition de plateformes de collaboration et d’échange autour de l’entrepreneuriat social. Les organisations académiques, universités et unités de recherche ont également un grand rôle à jouer pour répondre à cet enjeu.

Évidemment, ces implications en entraînent d’autres… Si l’entrepreneuriat social est mis en première ligne pour répondre à nos enjeux collectifs et sociaux, il faudra également penser et définir de manière plus approfondie ses rôles, son éthique, ses limites, ses partenariats aussi. Je vous invite ainsi à discuter et partager vos idées en postant vos commentaires. Voici notamment quelques pistes de réflexion qui pourraient entrer dans le débat : L’État doit-il/peut-il confier ses tâches à des entreprises sociales ? Est-ce le rôle des entreprises sociales de remplacer l’État ? Comment gérer l’éthique et la gouvernance dans de telles organisations mixtes ? Doit-on contrôler les entreprises sociales ? Et si oui, de quelles manières ? Les partenariats privés-publics-entreprises sociales seraient-ils souhaitables et viables à long terme ? Dans quelle mesure et comment la société civile/les citoyens peuvent s’engager aux côtés des entreprises sociales ?

Je vous laisse réfléchir à ces questions ouvertes et espère que vous avez apprécié l’article. Surtout, restez connectés !

Zèbrement votre,

Laurence Bakayoko

4 réponses à “L’impact économique des entreprises sociales : première quantification et implications

  1. Notman est un très mauvais exemple – c’est un public qui ne s’intéresse pas normalement à ce genre de chose (J’y ai été résident pendant 6 mois). Tu devrais plutôt voir les gens de l’INM (Institut du Nouveau Monde).

    • Notman s’ouvre un peu plus chaque jour à l’entrepreneuriat social et aux initiatives qui s’y développent… Il ne faut jamais désespérer ;)
      L’introduction à cet article part d’un constat que je peux faire (autant à Notman que dans la vie en général) : les personnes ne comprennent pas l’entrepreneuriat social, le sous-estiment ou dans de rares cas l’idéalisent.
      Je pense qu’il s’agit plus d’une mésinformation ou d’une absence d’information tout simplement, que d’un manque d’intérêt pur et simple.
      Notre société est habituée à séparer le social de l’économique. C’est presque entré dans notre façon de penser, c’est notamment pour cette raison que nous avons accepté tant de pratiques horrifiantes des grandes entreprises capitalistes… sans remettre leur action en question. Quoi que là encore, heureusement, depuis plusieurs années, cela change !

    • Content de voir ton optimisme, ça fait plaisir. Il faut que je t’introduire à Anne-Laure de l’INM. À bientôt!

    • Toujours rester optimiste ! Sinon je ne ferais pas ce que je fais… Et j’imagine que toi non plus ;) Merci de tes commentaires. À très bientôt !

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